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Calimero Parabellum
Articles récents

Les Onze, Michon

17 Janvier 2022 , Rédigé par Calimero Publié dans #Jour de lecture

Imaginons, vous êtes au Louvre. Imaginons. Vous avez admiré sans bien la comprendre la Victoire de Samothrace, avant de reprendre votre marche et de vous engouffrer dans les salles et l'allée où sont exposés les toiles de la peinture italienne. Della Francesca vous ennuie. Giotto vous parle peu. Vous loupez le Saint-Jean-Baptiste de Léonard et La Mort de la Vierge de Caravage (n'ayez crainte, ils en sont habitués). Une révérence à la Joconde, le cul face aux Noces de Cana, blasphème rituel, et vous vous laissez porter vers la peinture française en ignorant le triumvirat vénitien. Devant Géricault, vous croisez un homme, ou une femme, hagard, perdu, cherchant désespérément une toile. La personne alpague un gardien et vous vous approchez pour entendre, parce que vous avez la curiosité des hommes plus que celle des arts. "Les Onze, de François-Élie Corentin, c'est où ? " Le gardien sourit. "Nulle part ! Cette toile n'existe pas..." Le désespoir, ou la honte, voile le visage du demandeur. Vous souriez. Chercher une Toile qui n'existe pas ! Quel étrange passe-temps.

Ce que vous ignorez, c'est que la personne a lu un livre qui l'a trompé, un livre consacré à cette Toile. Les Onze de Pierre Michon, ou l'ekphrasis d'une toile imaginée, représentant les onze du Comité de salut public, ce Comité qui a ensanglanté la France. Et l'a sauvée. Le livre raconte l'élaboration de cette Toile, comment elle a été commandée et exécutée. Et la biographie de son auteur, François-Élie Corentin, comment il a grandi dans l'ombre de David puis désigné pour immortaliser ces onze hommes. Onze qui ont changé la face du monde au moment où l'Europe est contre la France, et la France contre Paris. Avec la liberté comme trésor, la liberté comme bien commun, survivant entre les mains de ces onze hommes. Un bien qui ressemble à une malédiction. Massacres de septembre, loi des suspects, baignoire nationale. Onze hommes qui sont le bien, qui sont le mal. Grands et terribles. Et Corentin avec la tâche impossible de les contenir tous, tels qu'ils sont, en une toile.

Après la lecture de ce livre, si vous n'envisagez pas une visite au Louvre sans un entretien avec Giotto et une station devant Saint-Jean-Baptiste indiquant du doigt le sens de la liberté, alors vous vous direz vous aussi que la plus belle toile que le Louvre possède n'a jamais été peinte.

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Les Raisins de la colère, Steinbeck

16 Janvier 2022 , Rédigé par Calimero Publié dans #Jour de lecture

 

Les Raisins de la colère, c'est d'abord une forme en contraste qui alterne longs et courts chapitres donne son rythme au roman. Des analyses macro, sur la politique, l’économie, et puis la vie de ceux qui subissent les foudres de ces lois qui les dépassent. La théorie livrée comme un uppercut, et la pratique étalée dans sa lenteur et son long cours mais qui n’en est pas moins violente. 
 
Le roman se divise en trois parties : l’état des lieux en Oklahoma, la fuite et la traversée du pays, et enfin la Californie. L’état des lieux est sans appel : plus rien à bouffer, des banques qui dévastent les maisons de ceux qu’elles ont expulsés, une terre et un climat que les habitants ne comprennent plus. C’est le cas de la famille Joad que retrouve le fils Tom après une peine de prison pour meurtre. Casy, le pasteur sans foi, et lui retrouvent la famille sur le point de déguerpir. Ils s’en vont et c’est l’enfer de la traversée. Un pays qui est le leur, mais qui ne veut pas d’eux. Du travail qu’on leur promet en Californie comme on promet le paradis après la vie ; les privations, la voiture qui fait des siennes, les autres familles sur le bord de la route, les flics des autres Etats qui ne veulent pas de ces vagabonds. Et puis la Californie et l’exploitation. Le travail rare, et sous-payé. 
 
La Californie... Ici abandonne tout espoir. Inutile de vouloir unifier la main d’œuvre pour réclamer plus. Ici, c’est être un rouge. Un putain de bolchévik ! Mieux vaut répandre la peste que ces idées de vie meilleure. Casy reprend goût à ses prêches pour motiver les hommes épuisés. Tom l'ecoutera et deviendra autre chose, comme un pur esprit. 
 
Et la mère, sans doute le personnage le plus bouleversant du roman, tient tête à tous les événements parce que le noyau de la famille, c’est elle. Parce que l’énergie de la survie, c’est elle. Parce que rien ni personne ne l’empêchera d’avancer jour après jour pour retrouver la dignité perdue. Saleté de Okies ! qu’on leur balance à la gueule. Saleté de migrants ! Mais sans doute sont-ce eux, les Joad, qui seuls se sont maintenus au rang d’homme.

 

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Éloge du tabouret

15 Janvier 2022 , Rédigé par Calimero Publié dans #Chronique

Quoi de plus fatigant que de persister à être soi-même. C'est comme être assis toujours sur le même tabouret. Un tabouret bien orienté, positionné de telle sorte que tout ce qui est nécessaire à nos habitudes soit à portée de main. La plupart des gens font corps avec leur tabouret. Il y a des exceptions. Les rois préfèrent la hauteur du trône. Les cinéphiles l'inconfort du strapontin. Les jouisseurs l'étendue du divan. On raconte même qu'Heliogabale n'a jamais connu la position verticale. Les 18 ans qu'il a passés allongés sur sa couche expliqueraient qu'il n'a pu fuir le couteau qui l'egorgea. Car enfin, un jour où l'autre, quelque soit le siège, l'envie vient de se lever et d'aller voir ailleurs. 

C'est pourquoi l'homme un jour crée un compte Insta ou Twitter. Il choisit comme photo de profil une saucisse de Morteau, ou un autodafé nazi, et il entre dans la peau d'un autre homme. Il travestit son tabouret en trône de fer, de Saint-Pierre, ou d'Angleterre, et s'en va à l'assaut du monde. Ou de ce qu'il en imagine. De ce désir de mue est né le comédien, l'écrivain, et la voyante. Mais sur les réseaux, pas besoin de travail ni d'accessoires. Un téléphone suffit. Le flic devient Zorro, l'adolescent Superman, le retraité Napoléon. Du moins c'est ce qu'ils espèrent. Car en réalité, ils sont tous le même personnage ascétique, délateur et irascible. Désintéressé (car ce personnage invective pour le seul plaisir de la chose). Inconsolé. Cruellement anonyme. 

 

"Je sais pourquoi là bas le volcan s'est rouvert..." prévient le poète. Mais l'homme, derrière son écran, après un flot invectives et dans un éclair de conscience, constaté être sorti de lui-même pour devenir un volcan ouvert et se demande pourquoi. Desenivré de son amertume, un peu gêné, honteux, il retourne sur son tabouret, dans le confort de ses habitudes. Le désir de mue lui reprendra demain, au mieux. Ou tout à l'heure. Dans cinq minutes, peut-être. Il y cédera encore. Il le sait.

 

 Et "de cendres soudain les réseaux sont couverts

..."

 

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L'hypothèse Homme

15 Janvier 2022 , Rédigé par Calimero Publié dans #Chronique

En 2021, l'Homme est devenu une hypothèse peu probable. Certains affirmeront que cette hypothèse est valide. Sur la foi de quelques tweets, ils assureront que l'homme est chauve, avec une tête de savant, qu'il parle devant un micro. D'ailleurs, ils l'ont vu un soir à la télé annoncer aux autres hommes une meilleure façon de se protéger contre un virus en consommant son café assis dans les bistrots, et son sandwich debout sur le quai des gares. Et qui d'autre qu'un homme pour se soucier autant du savoir-vivre. 
Objection ! Méfiance ! Nous savons bien que tout excès de détails cache un mensonge. S'il suffisait pour exister de passer à la télé et dire aux autres hommes comment se comporter, alors il ne faudrait plus douter de l'existence de Raoult, de Raël ou de Royal.
Non. L'Homme qui a meublé de bruit et de fureur cinquante siècles d'histoire est une hypothèse de moins en moins probable. Il a été à l'origine un besoin, comme l'unité imaginaire en mathématiques, ce "i" dont le carré est égal à -1. Une hypothèse de travail. Les écrivains sérieux s'en sont passés : Vautrin et Rubempre, Javert et Valjean, Swann et Charlus, Phèdre et Bérénice,... tous les auteurs ont invalidé l'hypothèse Homme. Trop contradictoire. Trop improbable.
Le XXeme siècle a décidé de s'en passer définitivement. Les peintres les ont remplacés par des tâches. Les compositeurs les ont chassés avec des valses plus que lentes, et des jeux d'eau inondant. Jusqu'à ce qu'un Reich les supprime purement et simplement. "Ce ne sont pas des hommes" ordonnait-il. Le projet n'a pu aller tout a fait jusqu'à son terme. L'homme a craint alors de redevenir une hypothèse. Mieux valait devenir autre chose : une croyance, une nationalité, une sexualité. Des refrains anciens lui rappellent aujourd'hui avec insistance que le statut d'hypothèse est dangereux. Alors, pour sa survie, l'homme oeuvre à rester plus que tout peu probable.

 

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Les Misérables : Bienvenue à Cliché-sous-bois

22 Novembre 2019 , Rédigé par Samy Baaroun Publié dans #cinema

Les Misérables : Bienvenue à Cliché-sous-bois

Les Misérables. Plateaux télés, Twitter, journaux, partout l’ordre de se rendre en salle est donné. L’argument de vente est le même que celui des reportages de deuxième partie de soirée : la vraie banlieue enfin révélée. Mais la voix qui assure la promotion est ici celle du réalisateur, Ladj Ly, exposée comme un certificat d’authenticité. La vraie banlieue, la vraie cité. La vérité en image. Comme un prophète, Ladj Ly promet que devant son film nous saurons enfin tout, rien ne nous sera dissimulé.

D’ailleurs, le point de vue du film se confond avec l’argument de vente. Comme dans les reportages télés, nous sommes en compagnie des agents de la BAC. C’est donc derrière leur regard que la vérité se cache. Après un prélude documentaire, où la caméra flotte lourdement un jour de victoire de coupe du monde, unissant dans le même plan le prolétariat de banlieue et la bourgeoisie parisienne, travestissant l’instant de liesse en une union sacrée, voire en une fraternité possible, et éludant absolument la frange nationaliste de la population, ouvertement pro-croate ce jour-là par rejet de l’équipe française multiraciale, Ladj Ly nous trimballe au côté d’un nouvel agent de la BAC fraîchement débarqué de Cherbourg, un bleu qui va faire équipe avec deux vieux briscards affichant chacun dix ans de Bosquets au compteur. S’en suit une galerie de stéréotypes : des barbus pacifiés aux enfants turbulents, en passant par les gitans de Youtube, les voyous irrécupérables, les profiteurs de l’appareil d’état et des collectivités locales absents. Chacun est sans histoire - ils ne s’inscrivent dans aucune durée -, sans psychologie – ont-ils même une intériorité ? -, sans intention – des animaux qui ne réagissent qu’à des stimuli scénaristiques. L’intrigue démarre à la quarantième minute (le vol d’un lionceau) et se clôt dix minutes plus tard pour laisser place à une nouvelle intrigue (la bavure et le drone qui la filme), laquelle ne dure pas plus longtemps et laisse place à une troisième intrigue (récupérer la vidéo). Le tout se termine dans un affrontement entre enfants et adultes, dans une cage d’escalier. Fin du film.

On ne peut pas s’empêcher de penser à La Cité de Dieu en voyant Les Misérables. Les similitudes sont nombreuses. Le trio tendresse qui ouvre l’histoire de la favelas devient les flics de la BAC ; Ze Pequenho devient Issa ; Buscapé et son appareil photo Buzz et son drone. Ce qui est intéressant, c’est tout ce qui s’est perdu en route : l’amour et les femmes n’existent pas aux Bosquets là où ils sont cause de nombreux rebondissements dans le film brésilien ; l’évolution des personnages n’existent pas aux Bosquets, chacun reste ce qu’il est du début à la fin, du méchant flic au gentil, du petit délinquant au grand délinquant, du gitan au musulman, là où le film brésilien opposait la cruauté de l’enfant purement esthétique à la cruauté de l’adulte essentiellement politique dans le parcours de Dadinho/Ze Pequenho, où le désir de changer de classes sociales modifiaient le regard de Buscapé et les ambitions de Béné, où la gentillesse de Manu le coq se transformait en impartialité assassine. D’ailleurs Les Bosquets n’existent pas aux Bosquets, là où La cité de Dieu est nommée toutes les dix minutes comme pour en faire une entité omniprésente, une divinité maléfique, une force soumettant tout à sa loi. C’est que Ladj Ly se fout de ses personnages, seul compte son propos : montrer la banlieue telle qu’elle est. Evidemment, si un réalisateur venait nous présenter son film en arguant qu’il veut montrer les Ardennes tels qu’ils sont, tout le monde s’en foutrait. Mais la banlieue, c’est pas pareil. Il y a une vérité qu’on nous cache. Une vraie banlieue et une fausse. Et ceux qui connaissent la vraie banlieue ont un devoir, une obligation, une charge vis-à-vis d’elle. Un sacerdoce. La montrer dans sa nudité. Voilà donc les prêtres de la banlieue venant à nous pour prêcher la vraie cité, venant nous annoncer le béton révélé, des prêtres dont la mission est de nous conduire jusqu’au ciel de Seine-Saint-Denis pour nous permettre d’accéder au point de vue divin sur les barres d’immeuble. La bible ouvre ses pages, et elle a le titre d’un roman de Victor Hugo.

La réalité de la cité, c’est donc la trinité de la BAC qui la détient. Un œil inaverti dirait que c’est exactement le point de vue des reportages télé type Enquête d’action : au cœur de la BAC 93. Mais Télérama et Les Cahiers du cinéma sont des yeux avertis, et ils sont catégoriques : Enquête d’action c’est cliché, Les Misérables c’est Clichy ! Dans cette réalité, les flics expérimentés craquent devant dix gosses qui braillent, et le flic de Cherbourg résout tous les conflits. D’ailleurs, dans cette réalité, les flics n’arrêtent personne. Ils sont des tour-opérateurs par défaut, des guides touristiques chargés de donner un sens à la faune de la cité et ses activités. L’ancien détenu qui prétend chercher du travail : un futur « client » des baqueux. Le barbu musulman du grec : un ancien voyou qui pacifie par la religion. Le barbu pas musulman qu’on appelle le maire : un voyou qui fait dans l’aide sociale. Et à côté de ça, par coup de pinceau approximatif, ce qui échappe aux guides. Par exemple Buzz et son drone, présentés par le biais de la sexualité adolescente. Mais rassurez-vous, on ne fera plus mention de cet aspect durant tout le film (la cité est complètement asexuée, la chose est connue), il n’était qu’un prétexte pour évoquer la puissance de l’image et le pouvoir de celui qui la possède. Puissance et pouvoir appuyés par la séquence du contrôle des jeunes filles à l’arrêt de bus où le téléphone qui filme l’action policière est brisée. Pourquoi les flics sont-ils intervenus ? Parce que le scénario avait besoin de les montrer abuser de leur pouvoir. N’allez pas chercher une explication par le personnage ou l’intrigue. Nous ne sommes pas en présence d’un scénario, mais des saintes écritures et sa vérité révélée. Le pouvoir de l’image et sa capacité à transmettre une vérité, ne seront jamais exploités, bien qu’on nous vende un film qui prétend transmettre la vérité par l’image. C’est que Ladj Ly ne veut pas converser avec Hitchcock, Antonioni et De Palma, il veut dîner avec Macron.

Pourtant la prétention est cinématographique. Et devant un tel sujet, un réalisateur digne de ce nom se confronterait à un problème essentiel : comment cadrer la banlieue ? Question incontournable. Question  posée à deux niveaux : celui des protagonistes du film, et celui du réalisateur. La police est débordée, par des gamins, des deux roues et des quads qui les entourent et les empêchent tout cadrage par la loi. L’espace réduit des cages d’escalier est le seul endroit où ils parviennent à espérer un cadrage possible, mais cette illusion est vite démontrée à cause d’interventions extérieures ou du guet-apens qui leur est toujours tendu. Pourquoi la loi et ses représentatns n'arrivent-ils pas à cadrer cette banlieue ? Peut-être parce qu'elle est une énergie ? Un flux ? Une représentation ? On ne le saura jamais vraiment, parce que  l'essence de la banlieue n’est malheureusement pas filmé et encore moins mise en scène. C'est donc logiquement que le cadrage du réalisateur prolonge cet échec. Ladj Ly court derrière ses figurines. Caméra à l’épaule. Vue du ciel. Les personnages saturent le cadre et le fuient.  Des esquisses de cadre arrivent parfois. Dans le cirque. Devant un immeuble. Et s’évanouissent aussitôt. Et quand enfin, un cadre est trouvé, c’est un champ/contre-champ classique : Gavroche, cocktail molotov à la main en contre-plongée, et le gentil Javert, arme au poing, en plongée. Pas d’action pour conclure l’opposition. Fin du film. Un champ/contre-champ pour rien. La lâcheté 24 fois par seconde, filmée le torse bombé. Encore une version de l’esthétique de la trouille. Le cinéma français est émasculé. Il ne frappe plus, il rampe. Au moment de brûler le flic, on se dérobe. Le dernier geste est supprimé. Une baise d’eunuque, sans éjaculation. Tantrisme à la con. Nihilisme passif. Tourner le dos, voilà la morale moderne. C’est-à-dire, renvoyer la balle à M. Macron entre le fromage et le dessert. Abjecte ! Et on repense à La Haine. Son ouverture avec images télévisés des émeutes, et cette télévision du côté des flics, dans leur dos qui filmait la jeunesse au second plan face à elle, puis l’implosion de l’écran télé et enfin le cinéma, la première image du film, la caméra de l’autre côté, face aux flics, du côté des banlieusards. L’énergie de l’ennui et du désespoir filmé, cadré. Les corps qui évoluent en liberté dans la cité quand l’espace parisien les emprisonne, les histoires qu’on se raconte et leur chute. Mais ce qui est important, ce n’est pas la chute… Avec Les Misérables, on reste du côté de la télé, dans le dos des flics, en sécurité. On pointe du doigt. On ne voit pas, on ne montre rien. Une caméra qui gigote pour faire croire que l’important, c’est la chute et qu’il n’y a pas d’atterrissage, ou que le pouvoir est encore au commande pour le contrôler. Une police à recadrer, une jeunesse à encadrer, un film sans cadre.

Nous l’aurons compris, il n’y rien de vrai ni de réel dans ce film. Même le cinéma est contrefait. Mais alors, pourquoi un tel engouement ? Que nous montre-t-il vraiment ? Et bien, c’est le hors-champ du cinéma merveilleux qui fait le succès du cinéma français depuis 2001. Les Famille Bélier, Intouchables et autres Dheepan. Cette France de princesses, de châteaux, de forêts et de dragons. L’intérieur de la forêt, c’est-à-dire la banlieue, n’avait pas été montrée jusque-là. Ce dont on avait peur. Ce que la caméra ne filmait pas, ou seulement pour le rejeter en dehors du champ (la scène du capuche sans cerveau dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ?). Ladj Ly fait le travail. Il nous montre la merveilleuse antre du dragon. Aucun risque de dépaysement. Vous aurez droit aux mêmes blagues racistes, aux mêmes clichés pour vous guider. Vous aurez les mêmes stéréotypes sans danger d’évolution ni de psychologie. Vous serez à l’abri de tout risque cinématographique. Ladj Ly reste loin, à trente pas derrière le cinéma. Voilà la seule vérité. Le film est une succession de vidéos évadées de Youtube et retrouvées sur grand écran. La version grand méchant loup des comédies débiles made in France.

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Contre l'esthétique de la trouille

17 Octobre 2019 , Rédigé par Samy Baaroun Publié dans #Politique

Contre l'esthétique de la trouille

Gradus ad bellum. La guerre est déclarée, le point de non-retour franchi. Nous, français dessouchés, sommes donc l’ennemi intime. La race à abattre. Avant, un soupçon d’espoir nous laissait envisager que le délire serait passager. Et cet espoir nous tenait tranquilles, disciplinés, pacifiques. Mais la crise est réelle, le Rubicon traversé, et après lui tout espoir abandonné. Cette armée sans César qui marche vers nous ne cache plus ses intentions. Toute djellabah cache une Kalash, voilà leur certitude. Ils le disent, le crient, l’assènent. Il nous faut montrer patte blanche, cracher sur la tradition de nos pères, renier la culture de nos ancêtres. Pas d’alternative. Celui d’entre nous qui s’y refuse est une menace, la menace un moujahid, et le moujahid un monstre. Le degré zéro de la race humaine. Leur désir qui n’est plus secret maintenant est de nous enterrer vivant. Tous. Toute notre génération. Indigènes de banlieue, fils d’immigrés, pour qui le statut de français non-citoyens, monstruosité juridique de l’époque coloniale, semble être un héritage. Nous nous sommes efforcés de contester. Avec calme, et politesse. De leur faire entendre raison. Mais pour quel résultat ? Nous nous sommes débattus. Violemment, parfois. Mais toujours vainement. Nous avons voulu prouver que nous aussi nous étions français, et n’étant pas préparé à devoir conduire cette démonstration, nous nous y sommes attelés avec maladresse, sans calcul, sans prudence, de manière franche, ouverte, impatiente, survoltée. Mais puisque nos efforts sont inutiles, et même contreproductifs, il ne nous reste plus qu’à nous résigner et nous soumettre à notre destinée, mektoub ou fatum, appelez ça comme vous voulez, et de répondre aux coups par les coups.

 

Comprenez-nous bien maintenant ! Nous ne sommes pas les paillassons de vos instincts froussards, et n’avons pas vocation à le devenir. Vous voulez la guerre civile, et bien vous l’aurez. Mais pas celle que vous croyez. Parce que nos armes à nous, ce sont les mots ! Vous, vous n’en avez qu’un. Un seul, qui façonne toutes vos pensées, vos paroles, vos visions : remplacement. L'idée qu'un homme ou un peuple est assigné à une place et que cette place puisse lui être volée, que cet homme ou ce peuple puisse être remplacé. La place d’un peuple, parlons-en ! Les peuples ne se remplacent pas les uns les autres, ils cohabitent ou s’entrechoquent, mais il n’y a ni place attitrée, ni place à prendre. Et quant à la place d’un homme, chacun sait qu’il arrive sur cette terre sans place attribuée, et là est son malheur. La souffrance de la vie d’un homme est d’être jetée dans une réalité qui n’a pas prévu de place pour lui, et cette place il devra la façonner lui-même, par la force de sa volonté. Par le travail, par son métier, grâce auquel il fondera une famille, source de son bonheur. Et si certains aujourd’hui n’ont pas cette place, si certains souffrent, c’est parce que ce métier, ce travail libérateur ne leur est plus accordé. Les circonstances économiques et politiques les en empêchent. Et de cette souffrance, de cette place qu’on leur refuse de construire, des prestidigitateurs de la pensée en font la matière d’une théorie qui tient du merveilleux. Une théorie qui évoque un âge d’or, un jardin d’eden, où l’homme aurait eu une place faite pour lui, qui lui préexistait. Une place qu’il pouvait occuper de sa naissance jusqu’à sa mort, dans un bonheur imperturbable et constant. Cet âge d’or, nous le connaissons. C’est celui du serf et de la glèbe, de l’esclave enchainé à un bout de terre comme le délinquant au radiateur. Ils sont prêts à tout pour revenir au temps béni de l’esclavage, quel qu’en soit la forme. Un homme à sa place, une place pour un homme, rien de plus. A chaque couleur de peau son block : formule de leur conception concentrationnaire du monde. Tous concentrés en un endroit défini, selon notre religion et notre couleur, dans lequel l’autre n’est toléré que s’il est comme l’un.

 

Les concentrationnistes ont le monopole des médias. Ils sont les héros de la série la plus regardée de France, la série Chaine Info en Continue, dont ils sont les scénaristes et les acteurs. Cette série où face caméra, aux heures de grande écoute, ils jouent la complainte du martyr, et pleurent d’être ostracisés et haïs. L’esthétique de la trouille a produit son œuvre la plus aboutie, et elle est dans tous les foyers. Toute la France devant son écran pour suivre chaque épisode. Mais la fiction où ils se mettent en scène ne trompe pas. Elle prouve qu’ils sont en marche, et en passe de gagner la bataille des idées. Ils ont fait de la peur l’atmosphère dans laquelle nous respirons tous. Et leur solution, le but que les héros de Chaine Info en Continue cherchent à atteindre d’épisode en épisode, c’est la sécurité à tout prix. Ils conçoivent la nation comme un baraquement. Que l’homme soit un animal historique, un être de temps, les dérange ! Ils refusent le temps, et l’Histoire. D’où la forme sérielle et sa répétition. D’où leur haine de l’historien. Ils leur substituent le conte, le merveilleux. Après que le romancier ait été prié de ne plus mélanger ses fictions à l’Histoire, l’historien du XIXème a fait le chemin inverse et plongé l’Histoire dans le Styx de la fiction. Et c’est cette tradition magique de la science sociale que les conspirationnistes s’attachent à ressusciter. Plutôt Esope que Thucydide, Phèdre que Tite-Live. Ils racontent le loup barbu qui mange le petit chaperon blanc. Le roi Maure qui viole la virginale peau d’âne. Il condamne l’identité qui contient la différence, qui rend visible la différence. Ils veulent exclure toute différence, et standardiser pour faire du citoyen une figurine, un stormtrooper. Ils préfèrent le mythe à l’Histoire, refusent le mouvement, l’évolution, la vie organique, et s’imaginent la possibilité d’un Procuste couronné. Ils veulent que tout converge vers un centre et que rien n’en déborde. Un centre, une place, un espace circonscrit, délimité par des colonnes d’Hercule. Par ce qu’en dehors, c’est l’inconnu, le danger, le risque. Ils en ont la frousse de ce dehors. Et leur esthétique, toute empreinte de cette trouille, en est le robinet. Des romans et des films où ils décrivent ce monde du dehors effrayant, ce monde qu’il fuit, ce monde où un président musulman arrive au pouvoir pour islamiser la France, où un réfugié sri-lankais est chargé de nettoyer la racaille de cité, où beau-papa s’attache à son gendre bougnoule s’il boit du vin, mange du saucisson, célèbre la messe, chante la marseillaise, et surtout, surtout, se charge de cogner le cerveau sans capuche, ce barbare de banlieue. Le bougnoule est intégré s’il assume le rôle de karcher, voilà le prix. Mais tout cela n’est plus tolérable. 

 

Concentrationnistes, écoutez-nous bien. Nous ne serons jamais les esclaves de cette trouille romancisée. Nous allons et nous venons sans laisse au cou, ni chaîne aux pieds. Nous choisissons nous-mêmes nos propres déterminations, voile ou cheveux au vent, barbe ou moustache, babouch ou mocassin. Personne dorénavant ne nous les imposera. Nous ne sommes plus en France hurlez-vous, et bien nous, nous y sommes. Sans hymne ni drapeau pour le prouver. Seul le peuple s’institue, et nos institutions, ce sont aussi les parkings éclairés par  les sirènes bleues, les cages d'escalier blanchies par les néons, l'enseigne rouge du bistrot poussiéreux. La France nous appartient et nous appartenons à la France. Concentrationnistes, nous élaborons la formule de votre défaite, et bientôt nous abattrons sur vous une autre espèce de langage.

 
 
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Once Upon a Time in Hollywood

4 Septembre 2019 , Rédigé par Samy Baaroun Publié dans #cinema

Once Upon a Time in Hollywood

Conquérir l’Ouest. Rêve de la Renaissance. S’échapper du Moyen-Age. Partir et conquérir. Qu’importe le prix. Vespucci. Colombus. Cortès. Découvrir de grands espaces. Le désir de l’Ouest qui pousse le conquérant comme le vent la voile. L’Eldorado. Un idéal possible. Un monde meilleur réalisable. Un monde meilleur a réalisé. Là-bas, vers l’Ouest, où les vallées sont vierges de toutes corruptions. Un idéal à atteindre. Un rêve vieux. Un rêve fou. Qu’en est-il resté dans notre monde moderne ? Pas grand-chose. Juste un nom : Hollywood. Un idéal à réaliser, mais pour réalisateur. Un idéal de surface, sur écran. Un idéal où John Wayne sauve l’ivrogne et la putain des indiens et des ligues de tempérances. Un idéal où l’homme est fort, sans faille, solide. Où la femme l’aime et l’attend, fidèle, passionnée. Un idéal où la communauté se forme d’elle-même, où chacun trouve sa fonction naturellement. Où même le méchant en a une, celle d’habiter la cage du shérif, d’occuper la potence, de nourrir le chasseur de prime, le juge, de donner un sens à l’étoile et à la loi. Mais cet idéal-là est bien trop éloigné de la réalité, celle où la ligue de tempérance a gagné, où John Wayne est l’ivrogne amoureux de la putain, où les indiens n’ont ni fusils ni chevaux pour représenter un quelconque danger, où le méchant repart en riant, l’argent dans la poche, la fille dans les bras. La réalité nie tellement cet idéal de grand écran, qu’on finit par ne plus vraiment y croire, qu’on finit par se lasser. Qu’on finit par vouloir un écran à notre taille, plein de nos petites misères, de nos vies bancales, répétitives, usantes et usées. Un écran de télévision, voilà ce qui console. Ca ressemble plus à nos vies que ces cowboys qui tirent plus vite que leur ombre, que Bogart giflant Bacall avant qu’elle l’embrasse, que Marilyn amoureuse de son voisin binoclard ou Kirk Douglas voltigeant sourire aux lèvres. La ménagère se régale de ces cowboys à taillle réduite, ces cowboys d’opérette qui, semaine après semaine, d’épisode en épisode, s’épuisent à toujours faire respecter la même loi, celle à laquelle à force on ne fait plus attention. Ces cowboys qui flirtent à jour fixe avec le ridicule dans leur costume ringard et leur manière débile, à se provoquer en duel pour un mot de travers, avec leur code de l’honneur périmé. S’ils avaient l’occasion de s’acheter eux-aussi une machine à laver et une télévision, ils accepteraient les petites humiliations quotidiennes sans broncher, comme tout le monde, ils feraient pas chier le monde avec leur honneur à la con. Qu’ils crèvent. Qu’ils s’entretuent tous dans un grand massacre finale. Un grand bain de sang, un charnier de cowboy. A la sulfateuse. L’idéal carbonisé jusqu’à la dernière santiag, voilà ce que le spectateur attend. Voilà qui serait une grande jouissance. A mort l’Idéal, c’est ça que gueule le téléspectateur devant sa télé. A mort, et qu’on l’y aide si nécessaire. Foutez-lui tous les John Wayne au cul, les Bogart, tous ces incapables de studios. Sont tellement bons pour gifler leur bonne femme. Mais l’Idéal, ça, ils sont désemparés devant. Ca nourrit tellement bien, hein. Pas grave. Foutez-les au placard. Plus besoin de ces statues de lumière maintenant qu’on a Joss Randall et Mannix. Qu’ils en viennent à bout de cette connerie d’Idéal. C’est ça qu’il souhaite, c’est ça qu’il veut du plus profond de sa haine le téléspectateur. Mais il s’aperçoit vite que l’idéal, ca se chasse pas comme ça. Suffit pas d’implorer avec sa canette de bière sur son rockinchair. Parce que l’idéal, à peine il est mort qu’il ressuscite déjà. Qu’il revient. Autrement, dans un autre costume, mais il revient. Il va pas tarder à s’en apercevoir le téléspectateur. Il va vite comprendre que c’est ses propres mômes qui vont le ressusciter. Qui vont en créer un bien à eux. Un beau Golem chié tout frais. Connards de gamins ! Comme si le pouvoir des fleurs pouvait faire mieux que le pouvoir des flingues. Leur John Wayne à eux, il ressemble à un Christ mi pantocrator mi crucifié, chevelu, illuminé, le pas flottant, le verbe salvateur. Ils comprendront ces demeurés. Ils comprendront leur connerie. Ils comprendront que l’Idéal finit toujours dans le sang. Dans le massacre. Que le réel reprend ses droits. Gloire au réel éructe le téléspectateur, et son rejeton avec lui, longtemps après lui mais avec lui quand même. We blew it qu’ils diront quand sonnera l’heure du Jugement. Ils comprendront que l’Idéal ne se plaque pas sur le réel. Que le réel ne s’idéalise pas. Que le réel et l’idéal ne se sépare pas. Que tout ça, c’est pareil. L’un c’est l’autre, l’autre c’est l’un. Le prince était le génie, le génie était le prince. Ils comprendront que le cinéma le savait. Qu’il n’a cessé de leur montrer. Trop tard. Réalité et Idéal. L’un est la doublure de l’autre. Et vice versa. Rick et Cliff. Cliff et Rick. Rick est Cliff. Cliff est Rick. All is one chantent les hippies dans la poubelle. Paroles et musique, Charles Manson. Always is always forever. Formule d’un Idéal pour imbécile. Formule qui ne tient pas longtemps. Car rien n’est plus mortel que l’Idéal. Rein sauf la réalité, bien sûr. L’idéal est condamné à mourir. Il contient sa propre fin. De l’Idéal grec à l’Idéal hollywoodien. Ca a toujours été comme ça et ça le sera toujours. Classique. Always is always forever.

Rick et Cliff. Le film s’ouvre sur de la télévision. C’est une caméra de télévision qui nous montre les deux acolytes assis de part et d’autre de la tête du présentateur. Il se retourne le présentateur. Il nous parle. Il nous introduit les deux gars. Putain. On est où là ? devant la télé ? On fait quoi, nous ? On doit jouer aux téléspectateurs ?! ou on l’est déjà, peut-être ?! Des yeux tévéformatés, c’est ça qu’on est ?! Des sous-merdes incultes, des cervelles molles, malléables, qui cherchent de quoi vouloir dans un petit écran ? Entre un pot de glace et un litre de coca ! Putain de caméra télé qui ouvre le film ! Et pour rien dire, évidemment. Rien montrer. C’est comme un écran noir qui bouge et parle. Rick et Cliff, en noir et blanc, à la télé. Et puis ils s’en vont. Et alors une caméra de cinéma arrive. Enfin. Des panoramiques. Al Patch qui déboule comme pour nous rassurer. C’est bon les gars, là c’est le film qui commence. Et si y’avait un doute, il nous refait Scarface, Ratatatatatata, avec le geste de la mitrailleuse dans les mains et tout. Là ok. Cinéma. Bon alors qu’est-ce qu’on a à l’écran... voyons voir… deux persos. D’abord, Cliff, au chômage de l’idéal : le cinéma veut plus de lui, il est relégué au réel, derrière l’écran, par-delà le projecteur, dans une caravane pourrie, avec son clebs. Et puis Rick, trouillard du réel : il joue devant la caméra, qu’on projette sur l’écran, grand ou petit, il en a plus rien à foutre, c’est du pareil au même pour lui maintenant, du moment que ça paie la baraque. Et où est le cinéma là-dedans ? A Hollywood ? dans une soirée avec Polanski, Mc Queen et Sharon ? Ou en Italie peut-être, avec ces connards de macaronis qui rejouent les succès américains pour pas cher. Dans la vie de Cliff peut-être… nous verrons ça. En tout cas la question est posée, et c’est Al Patch qui la pose à Rick. Où est le cinéma, Rick ? dans tes séries de merde, où tu te fais tabasser toutes les semaines à répétition ? Non, Rick… il est ailleurs. Il survit quelque part entre le désert de Tabernas et les studios de Cinecitta. Il se cherche une nouvelle santé. Un nouveau corps. Une nouvelle vie. Rick en a rien à foutre de la nouvelle vie du cinéma. C’est à la sienne qu’il pense. Vivre hors des plateaux de tournage hollywoodien, qu’est-ce que c’est que cette connerie, putain ! C’est signer son arrêt de mort. C’est accepter que sa carrière approche du dernier plan. Un panneau final, End, et salut. Bon vent. Fini les projecteurs, retourne dans la vraie vie, Rick, dans l’enfer des acteurs. Vivre une vie réelle ? C’est donc ça l’avenir ? Plutôt crever, lacéré par la family de Manson ! Voilà ce qu’il se dit Rick. Merde. Le cinéma est donc mort. Tarantino en est convaincu. La preuve, la version cool de Rick, la version héros idéal, Cliff, ne semble pas être surpris par la nouvelle. On dirait même qu’il est plutôt au courant de la chose depuis un moment. Ca le surprendrait presque qu’on en soit surpris que le cinéma est mort. T’as pas vu la télé, Rick ? c’est ça que son sourire lui dit. T’as pas vu le générique de Mannix ? Putain, c’est pas La mort aux trousses, Rick, j’te jure. Vraiment pas. Mais il lui dit pas. Rick le saura bien assez vite. L’événement approche. Le grand Big Bang qui sifflera la fin de la récré. Les coups de lame dans le bébé de Sharon. Il comprendra que tout ça est mort. Fini l’idéal, qu’il soit Hippie ou cinématographique. On en veut plus. On veut du petit écran. On veut du réel, ou du semblant de réel. On veut un petit miroir qui déforme un peu. Des héros comme nous. Qui chiale, doute, crie, souffre, meurt. Des qui se sentent sales, incompris, seuls, méprisés, humiliés. Des qui vont vers la mort comme on va aux putes, sans entrain, sans joie, juste parce que c’est comme ça, parce que de toute façon y’a pas grand-chose de mieux à faire que d’y aller aux putes ou au cimetière, y’a pas grand-chose de mieux à faire sur l’écran ou en dehors. Et si on va à la mort, autant qu’elle soit pour rien si possible, sans gloire, sans rédemption. Une mort de con. Ca approche qu’il se dit Cliff. Ca arrive, je le sens. Une mort comme ma femme… je connais. Si elle avait eu ses films des années 70, si elle les avait vus, elle m’aurait pas poussé jusque-là, elle aurait trouvé des compagnons de misère sur écran. Elle aurait trouvé un miroir, et ça l’aurait soulagé, et ça m’aurait soulagé aussi. Parce que même le héros idéal du vieil Hollywood est gagné par ce mal des sixties, cette espèce de mélancolie qui flotte dans l’air, le spleen que diffuse cette ville qui n’est plus que décor. John Wayne qui ramène Nathalie Wood et s’en va vers le hors champ d’où elle a surgi. Mais Cliff en a eu marre de la vraie Nat. Ou de sa sœur, c’est pareil. On est plus dans le désert. On est en mer. Boum. Et plouf. Cliff sait tout ça. Il sait l’avant, il sait l’après. Le temps, c’est pas grand-chose pour lui. 1969, l’année d’Ubik. Le temps régresse, et avance en même temps. Il pourra choisir, Cliff. 1969, l’année de Danger, planète inconnue. La planète inconnue c’est la nôtre. Un monde et son double. Cliff se souvient du temps des plateaux, dans son monde ou dans celui d’un autre, il se souvient de Kato, personnage imbécile d’une série qui l’est sûrement plus. Le moustique, ou frelon, le provoque. Lui, Cliff, forgé dans l’idéal des westerns, dans le bois d’une baraque de Rio Bravo. Le moustique frappe un premier coup dans le torse. Cliff tombe. Kato se sent fort. Tellement qu’il refait le même geste. C’est bien la télé ça, et sa manie de répéter toujours la même chose. Cliff est d’ailleurs, pas de répétition au cinéma. Il attrape le moustique et le balance contre une bagnole. Bienvenu dans le cinéma, Johnny kung-fu. Il se souvient, Cliff. C’était le bon temps. Celui d’avant qu’il répare cette putain d’antenne de télé, d’avant que sa ceinture pistolet ne contienne plus qu’une canette de bière, d’avant qu’il soit un des larbins malgré lui de ce petit écran de merde. D’avant qu’il y ait des Manson qui déboule comme ça, sale, fier, sapé comme en 1975.

Rick lui ne voit rien de tout ça. Il ne sait rien de ce monde, de cette réalité. Tant mieux. Il est sur le plateau, à discuter avec une gamine, actor’s studio, je me voue toute entière à mon art et toutes ces conneries. Pauvre gosse. Illuminée. Il va tourner. Et là, qu’est-ce qu’on voit, le cul sur notre siège rouge, un truc inattendu. La caméra de cinéma et la caméra de télévision se superpose. L’une devient l’autre, l’autre devient l’une. Les deux se confondent. Rick et Cliff, Cliff et Rick. Putain de merde. Tarantino rigole pas. Il filme la naissance du nouvel Hollywood le salaud. Et il la filme bien. Line, line… Tu m’étonnes qu’il en perd ses mots le Caprio. Y’a de quoi. Il s’en remet pas. Dans sa caravane, il a compris. Putain faut être à la hauteur. Faut pas se laisser impressionner par le réal, la putain de sa mère. Et il revient. Et il fait une prestation. Une grosse prestation. Une performance qu’on va dire même. Performance d’acteur. C’est donc ça le Nouvel Hollywood. Une caméra de télé et de cinéma qui se confondent. Un acteur qui joue le méchant mais qui performe tellement qu’il en éclipse le gentil, que sa prestation donne plus de valeur à son personnage que le scénario.

A partir de là, le cinéma change. A partir de là, le film change. Road movie avec la hippie. Avant y’avait pas de place pour elle dans la voiture. Y’avait pas de place pour un trajet sur l’écran de ciné. Mais ça c’était avant. Maintenant Cliff et Pussycat sont dans la bagnole, en route pour un ailleurs. Elle aimerait bien sucer la bite de l’idéal la hippie. C’est normal. Elle lui consacre sa vie. Mais l’idéal du vieil hollywood, c’est pas le genre à tremper sa queue dans une gamine qui connait rien à l’étoile et à la loi. C’est plutôt le genre à s’inquiéter pour une vieille connaissance encerclée par les indiens. Peut-être même envahie. Peut-être même qu’ils en ont fait un des leurs. Putain de hippies apaches. Faut aller vérifier ça. Si ce bon vieux Georges est sain et sauf. Si cette communauté de hippies est bien là sur ces terres avec son accord. Mais Georges est miro. Il voit plus rien. Et c’est normal. Comme si Romero pouvait voir John Wayne. Soyons sérieux. Putain de zombies. Y’en a un qu’a crevé le pneu de Cliff. Autant casser la patte au cheval de John Wayne. Patates dans sa grand-mère au hippie. Il va vite changer ça. Cliff, c’est pas Donald Shea ma gueule. Les autres, ils regardent Cliff la rage dans les yeux. Ils aimeraient bien lui faire la peau Mais c’est pas la bonne proie. Ils le savent. Trop shérif. Trop cool. Trop Belmondo. Eux ils sont l’idéal qui déclinent, qui traversent le Styx. Pas Cliff. Lui c’est le soleil. Apollon. Indéboulonnable. Inébranlable. Au fond, c’est pas le même idéal qu’ils ont incarné. Lui incarne le midi, le soleil au zénith. Eux le soleil qui se couche, le passage dans le monde des morts. Ils nient la réalité mais pas de la même manière. Nous verrons ça.

Rick est parti se refaire en Italie, cinéma spaghetti, mais cinéma quand même. Il rompt avec Cliff. Chacun sa route, poto. L’un et l’autre se dise au revoir dans la même tenue. Divorce à l’amiable, d’un commun accord. Ils reviennent d’Italie ; et débarquent à L.A. Six mois ont passé. La différence ? Une voix off qui prend le relais. Une putain de voix off, qui sort de nulle part, qui nous cause comme un journaliste à la con refaisant dans son reportage minable une soirée qui s’est déjà jouée. Une soirée qui recommence. Mais le cinéma prend sa part aussi. La synthèse s’opère. Sous LSD, produit de synthèse, évidemment. Dans un Giallo burlesque, après une séquence à la new yorkaise dans la bagnole, mi Cassavetes mi Mean Streets, Cliff règle son compte à ses débiles enclin au déclin. Ils ont voulu un deuxième round, ils vont l’avoir. Fracassage de gueule contre le téléphone, l’affiche, la cheminée, la table basse. Toute la bouffe de 2019 dans leur mère. Smartphone et intérieur bourgeois, rien de plus efficace pour les niquer salement. La synthèse s’opère. Le réel et l’idéal ne sont plus qu’un, Cliff vit chez Rick, Rick termine la vermine au lance-flamme comme dans son film. Ces films où il joue Cliff. Les enfants du cinéma fracassent les enfants de la télé. Le film se termine comme Blow Out commence, par une parodie de Giallo. Blow Out qu’il précède et auquel il succède. Double temporalité. L’image ment. Le son ment. Mais les deux ont cette magie, celle de nous indiquer où est la vérité. Ailleurs. En nous. Tarantino dit Oui à De Palma en hurlant un grand Non à Scorsese et Fincher. Fuck le culte de l’arrière-monde, la croyance en une réalité améliorée. Pas de réalité montrée une deuxième fois, qui serait plus juste que la précédente, plus vraie, plus réaliste, purgée  de ses impuretés, rendues meilleures par la caméra (Casino, Raging Bull, The Social Network, Mindhunter, Aviator, etc…). Et pas non plus de réalité améliorée par l’explication finale, esthétique du déjà vu, mais du déja mal vu, du Je vais mieux vous faire voir, de la réalité trompeuse, corrigée par la connaissance (Fight Club, Shutter Island). Ou pire, les deux à la fois comme dans Le loup de Wall Street. Non ici la réalité est une. Elle est complexe. Elle ne se rejoue pas. Elle est ce qu’elle est et ce qu’elle n’aurait pas dû être. Elle est insupportable, trop lourde. Le cinéma, c’est l’idéal. C’est la réalité tout entière sortie de l’Idée. C’est la vérité et le mensonge réunis. Le cinéma, c’est la vérité et ses échecs, indissociables. Il faut assumer le mensonge de l’image, l’impossibilité à saisir la vérité avec une caméra, et filmer un idéal, une réalité qui n’existe pas, une réalité fabriquée où ce qui est et ce qui n’est pas se côtoie, sont représentés autant l’un que l’autre, sont nécessaires l’un à l’autre. A tel point que la question de l’existence ne se pose plus. Il le faut. Mais nous bétail de 2019 nous savons que tout ça n’est qu’un rêve. Le spectateur d’aujourd’hui est fatigué. Trop compliqué ce programme. Il veut de la pure surface. Supprimer la profondeur. L’effectivité. Il veut un rapport naturaliste, immédiat, monstrueux aux choses. Il veut être de la Manson Family. Chanter, baiser, manger, dormir.

Et voilà, le film se termine. Tout est bien qui finit bien. Un vrai conte. Sharon s’enquiert de la santé de son voisin. De ce cher voisin. Elle l’invite à la rejoindre. Rick grimpe vers son paradis, et la caméra aussi. Elle s’éloigne de celle de la télévision, restée en bas au niveau des ambulances et du héros idéal au cul percé. On entendrait presque le public s’esclaffer. D’ailleurs on l’entend dans la salle. Tas de connard. Vous devriez chialer, bande de fils de pute. Fini Cliff, le héros qui sauve et rassure. Fini l’homme que nous voudrions tous être. Maintenant il faut porter un collant, marcher sur les murs, voler au-dessus des avions. Rick lui s’en va vers son paradis. Il va rencontrer Polanski, et le cinéma renaitra de ses cendres par ce geste fraternel formidable. Un cinéma encore pur. Un cinéma loin du réel. Un cinéma où Sharon Tate vit encore et toujours, où elle ronfle, danse, achète un livre. Où elle est cette fille des sixties qui accumule les gags éculés dans un film vieillot. Où elle est déjà cette fille de 2019 qui s’admire sur un écran. 2019 et ses filtres Snap et Insta qui déforment le réel. 2019, et ses fanatiques de la nature, où chacun se construit sa petite secte, écolos débiles, idolâtres de la nature, ou de la nation, ou des deux. Membres de la Manson family, ou nazis, c’est du pareil au même. Le même lance-flamme en viendra à bout. 2019 et ses séries qui ont ravagées la plupart des cerveaux. Où la série la plus regardée, la plus prolifique, s’appelle Chaîne Info - CNN BFM CNEWS etc… -, cette série de merde qui aurait tué Sharon toutes les heures une nouvelle fois. La même mort recommencée. Car elle est là la différence entre le petit et le grand écran. La télé répète, le cinéma crée. Répétition d’un massacre ou création d’un monde, notre époque a choisi. Hélas. Elle a choisi à la quasi-unanimité ces images télévisées que Tarantino associent au pâté pour clébard, bouillis cylindrique qui s’échappe de la conserve comme un étron de l’anus et s’écrase dans la gamelle. Bon appétit messieurs ! Fin du film. Tout est dit.

Ca mérite une blonde. Une bonne bouffée de tabac. Histoire de repenser au film dans l’ambiance. Parce que y’en a eu des garots dans ce film. Ca clope sévère à Hollywood. Mais pas pour rien, pas gratuitement. Une clope, c’est pour sortir de soi. Jouer un rôle, jouer au cow-boy Marlboro. Fumer une clope, c’est se dédoubler. C’est le premier pas vers le délire. Pas besoin de l’imbiber au LSD pour jouer à être un autre quand on la fume la clope. Rick sort de son entretien avec Al Patch en fumant et parle à son double de ce qu’il va devenir, un connard de has been. Il fume pour répéter avec son double réduit à une voix sur un magnéto dans sa piscine. Ou quand il résume le livre qui raconte son destin d’inutile. Ou quand il devient Steve McQueen dans La Grande Evasion,… McQueen qui a fait ses propres cascades dans ce film. Comme Bruce Lee dans les siens. Comme Rick au fond, puisqu’en Italie Cliff n’est plus qu’un nom inscrit sur l’image, un signal, un dédoublement, une manière de prendre des risques. Cliff et Rick, Rick et Cliff, liés comme la fumée à la cigarette. Tout ça n’est qu’un délire. Un long trip sous acide. Au fond, c’est ce qu’ont été les Etats-Unis des années 60. Un grand délire collectif. Une hallucination totale. Un dédoublement de personnalité, une Amérique puritaine dans les frontières, et une Amérique assassine hors. Hippie et Redneck, indiens et Cowboys. Et après le trip, la descente. La dépression et la paranoïa. Les années 70. Rick les annonce, dans ses beuveries, ses larmes, ses cris. Cliff va vers autre chose, il retourne vers les années 50, l’âge d’or, le classicisme hollywoodien. L’un avance dans le temps, l’autre recul, Sharon entre les deux, reste éternellement là, telle qu’en elle-même. Elle est un vieux film des années 60 et une jeune fille de 2019. Elle est à jamais présente. Passé, présent, futur, chacun depuis le même point prend la direction qui lui appartient. L’un monte au paradis vers la maison de Polanski, rejoindre Sharon, immortelle et belle, l’autre descend Cielo Drive en ambulance, il retourne en bas, dans la poussière des Drive-In. Adieu le purgatoire et les cendres de nazis dont on veut perdre le souvenir. Dumas faisait d’un personnage historique un clou pour y accrocher son tableau. Notre époque a fait de l’Histoire un tableau que Tarantino brise. Il le change en puzzle, un puzzle dont il ne conserve que quelques pièces, celles qui l’intéressent. Et on le regarde s’amuser, comme l’enfant crée un monde, avec sourire et sérieux, parce que l’un ne va pas sans l’autre. Oublier, ne plus avoir de mémoire, le temps d’une cigarette, le temps d’un film. C’est maintenant que tout commence vraiment. Apparaît à la fin le titre. Once upon a time in Hollywood. Le conte débute après le film. A nous de l’écrire.

 

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