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Calimero Parabellum

Les Misérables : Bienvenue à Cliché-sous-bois

22 Novembre 2019 , Rédigé par Samy Baaroun Publié dans #cinema

Les Misérables : Bienvenue à Cliché-sous-bois

Les Misérables. Plateaux télés, Twitter, journaux, partout l’ordre de se rendre en salle est donné. L’argument de vente est le même que celui des reportages de deuxième partie de soirée : la vraie banlieue enfin révélée. Mais la voix qui assure la promotion est ici celle du réalisateur, Ladj Ly, exposée comme un certificat d’authenticité. La vraie banlieue, la vraie cité. La vérité en image. Comme un prophète, Ladj Ly promet que devant son film nous saurons enfin tout, rien ne nous sera dissimulé.

D’ailleurs, le point de vue du film se confond avec l’argument de vente. Comme dans les reportages télés, nous sommes en compagnie des agents de la BAC. C’est donc derrière leur regard que la vérité se cache. Après un prélude documentaire, où la caméra flotte lourdement un jour de victoire de coupe du monde, unissant dans le même plan le prolétariat de banlieue et la bourgeoisie parisienne, travestissant l’instant de liesse en une union sacrée, voire en une fraternité possible, et éludant absolument la frange nationaliste de la population, ouvertement pro-croate ce jour-là par rejet de l’équipe française multiraciale, Ladj Ly nous trimballe au côté d’un nouvel agent de la BAC fraîchement débarqué de Cherbourg, un bleu qui va faire équipe avec deux vieux briscards affichant chacun dix ans de Bosquets au compteur. S’en suit une galerie de stéréotypes : des barbus pacifiés aux enfants turbulents, en passant par les gitans de Youtube, les voyous irrécupérables, les profiteurs de l’appareil d’état et des collectivités locales absents. Chacun est sans histoire - ils ne s’inscrivent dans aucune durée -, sans psychologie – ont-ils même une intériorité ? -, sans intention – des animaux qui ne réagissent qu’à des stimuli scénaristiques. L’intrigue démarre à la quarantième minute (le vol d’un lionceau) et se clôt dix minutes plus tard pour laisser place à une nouvelle intrigue (la bavure et le drone qui la filme), laquelle ne dure pas plus longtemps et laisse place à une troisième intrigue (récupérer la vidéo). Le tout se termine dans un affrontement entre enfants et adultes, dans une cage d’escalier. Fin du film.

On ne peut pas s’empêcher de penser à La Cité de Dieu en voyant Les Misérables. Les similitudes sont nombreuses. Le trio tendresse qui ouvre l’histoire de la favelas devient les flics de la BAC ; Ze Pequenho devient Issa ; Buscapé et son appareil photo Buzz et son drone. Ce qui est intéressant, c’est tout ce qui s’est perdu en route : l’amour et les femmes n’existent pas aux Bosquets là où ils sont cause de nombreux rebondissements dans le film brésilien ; l’évolution des personnages n’existent pas aux Bosquets, chacun reste ce qu’il est du début à la fin, du méchant flic au gentil, du petit délinquant au grand délinquant, du gitan au musulman, là où le film brésilien opposait la cruauté de l’enfant purement esthétique à la cruauté de l’adulte essentiellement politique dans le parcours de Dadinho/Ze Pequenho, où le désir de changer de classes sociales modifiaient le regard de Buscapé et les ambitions de Béné, où la gentillesse de Manu le coq se transformait en impartialité assassine. D’ailleurs Les Bosquets n’existent pas aux Bosquets, là où La cité de Dieu est nommée toutes les dix minutes comme pour en faire une entité omniprésente, une divinité maléfique, une force soumettant tout à sa loi. C’est que Ladj Ly se fout de ses personnages, seul compte son propos : montrer la banlieue telle qu’elle est. Evidemment, si un réalisateur venait nous présenter son film en arguant qu’il veut montrer les Ardennes tels qu’ils sont, tout le monde s’en foutrait. Mais la banlieue, c’est pas pareil. Il y a une vérité qu’on nous cache. Une vraie banlieue et une fausse. Et ceux qui connaissent la vraie banlieue ont un devoir, une obligation, une charge vis-à-vis d’elle. Un sacerdoce. La montrer dans sa nudité. Voilà donc les prêtres de la banlieue venant à nous pour prêcher la vraie cité, venant nous annoncer le béton révélé, des prêtres dont la mission est de nous conduire jusqu’au ciel de Seine-Saint-Denis pour nous permettre d’accéder au point de vue divin sur les barres d’immeuble. La bible ouvre ses pages, et elle a le titre d’un roman de Victor Hugo.

La réalité de la cité, c’est donc la trinité de la BAC qui la détient. Un œil inaverti dirait que c’est exactement le point de vue des reportages télé type Enquête d’action : au cœur de la BAC 93. Mais Télérama et Les Cahiers du cinéma sont des yeux avertis, et ils sont catégoriques : Enquête d’action c’est cliché, Les Misérables c’est Clichy ! Dans cette réalité, les flics expérimentés craquent devant dix gosses qui braillent, et le flic de Cherbourg résout tous les conflits. D’ailleurs, dans cette réalité, les flics n’arrêtent personne. Ils sont des tour-opérateurs par défaut, des guides touristiques chargés de donner un sens à la faune de la cité et ses activités. L’ancien détenu qui prétend chercher du travail : un futur « client » des baqueux. Le barbu musulman du grec : un ancien voyou qui pacifie par la religion. Le barbu pas musulman qu’on appelle le maire : un voyou qui fait dans l’aide sociale. Et à côté de ça, par coup de pinceau approximatif, ce qui échappe aux guides. Par exemple Buzz et son drone, présentés par le biais de la sexualité adolescente. Mais rassurez-vous, on ne fera plus mention de cet aspect durant tout le film (la cité est complètement asexuée, la chose est connue), il n’était qu’un prétexte pour évoquer la puissance de l’image et le pouvoir de celui qui la possède. Puissance et pouvoir appuyés par la séquence du contrôle des jeunes filles à l’arrêt de bus où le téléphone qui filme l’action policière est brisée. Pourquoi les flics sont-ils intervenus ? Parce que le scénario avait besoin de les montrer abuser de leur pouvoir. N’allez pas chercher une explication par le personnage ou l’intrigue. Nous ne sommes pas en présence d’un scénario, mais des saintes écritures et sa vérité révélée. Le pouvoir de l’image et sa capacité à transmettre une vérité, ne seront jamais exploités, bien qu’on nous vende un film qui prétend transmettre la vérité par l’image. C’est que Ladj Ly ne veut pas converser avec Hitchcock, Antonioni et De Palma, il veut dîner avec Macron.

Pourtant la prétention est cinématographique. Et devant un tel sujet, un réalisateur digne de ce nom se confronterait à un problème essentiel : comment cadrer la banlieue ? Question incontournable. Question  posée à deux niveaux : celui des protagonistes du film, et celui du réalisateur. La police est débordée, par des gamins, des deux roues et des quads qui les entourent et les empêchent tout cadrage par la loi. L’espace réduit des cages d’escalier est le seul endroit où ils parviennent à espérer un cadrage possible, mais cette illusion est vite démontrée à cause d’interventions extérieures ou du guet-apens qui leur est toujours tendu. Pourquoi la loi et ses représentatns n'arrivent-ils pas à cadrer cette banlieue ? Peut-être parce qu'elle est une énergie ? Un flux ? Une représentation ? On ne le saura jamais vraiment, parce que  l'essence de la banlieue n’est malheureusement pas filmé et encore moins mise en scène. C'est donc logiquement que le cadrage du réalisateur prolonge cet échec. Ladj Ly court derrière ses figurines. Caméra à l’épaule. Vue du ciel. Les personnages saturent le cadre et le fuient.  Des esquisses de cadre arrivent parfois. Dans le cirque. Devant un immeuble. Et s’évanouissent aussitôt. Et quand enfin, un cadre est trouvé, c’est un champ/contre-champ classique : Gavroche, cocktail molotov à la main en contre-plongée, et le gentil Javert, arme au poing, en plongée. Pas d’action pour conclure l’opposition. Fin du film. Un champ/contre-champ pour rien. La lâcheté 24 fois par seconde, filmée le torse bombé. Encore une version de l’esthétique de la trouille. Le cinéma français est émasculé. Il ne frappe plus, il rampe. Au moment de brûler le flic, on se dérobe. Le dernier geste est supprimé. Une baise d’eunuque, sans éjaculation. Tantrisme à la con. Nihilisme passif. Tourner le dos, voilà la morale moderne. C’est-à-dire, renvoyer la balle à M. Macron entre le fromage et le dessert. Abjecte ! Et on repense à La Haine. Son ouverture avec images télévisés des émeutes, et cette télévision du côté des flics, dans leur dos qui filmait la jeunesse au second plan face à elle, puis l’implosion de l’écran télé et enfin le cinéma, la première image du film, la caméra de l’autre côté, face aux flics, du côté des banlieusards. L’énergie de l’ennui et du désespoir filmé, cadré. Les corps qui évoluent en liberté dans la cité quand l’espace parisien les emprisonne, les histoires qu’on se raconte et leur chute. Mais ce qui est important, ce n’est pas la chute… Avec Les Misérables, on reste du côté de la télé, dans le dos des flics, en sécurité. On pointe du doigt. On ne voit pas, on ne montre rien. Une caméra qui gigote pour faire croire que l’important, c’est la chute et qu’il n’y a pas d’atterrissage, ou que le pouvoir est encore au commande pour le contrôler. Une police à recadrer, une jeunesse à encadrer, un film sans cadre.

Nous l’aurons compris, il n’y rien de vrai ni de réel dans ce film. Même le cinéma est contrefait. Mais alors, pourquoi un tel engouement ? Que nous montre-t-il vraiment ? Et bien, c’est le hors-champ du cinéma merveilleux qui fait le succès du cinéma français depuis 2001. Les Famille Bélier, Intouchables et autres Dheepan. Cette France de princesses, de châteaux, de forêts et de dragons. L’intérieur de la forêt, c’est-à-dire la banlieue, n’avait pas été montrée jusque-là. Ce dont on avait peur. Ce que la caméra ne filmait pas, ou seulement pour le rejeter en dehors du champ (la scène du capuche sans cerveau dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ?). Ladj Ly fait le travail. Il nous montre la merveilleuse antre du dragon. Aucun risque de dépaysement. Vous aurez droit aux mêmes blagues racistes, aux mêmes clichés pour vous guider. Vous aurez les mêmes stéréotypes sans danger d’évolution ni de psychologie. Vous serez à l’abri de tout risque cinématographique. Ladj Ly reste loin, à trente pas derrière le cinéma. Voilà la seule vérité. Le film est une succession de vidéos évadées de Youtube et retrouvées sur grand écran. La version grand méchant loup des comédies débiles made in France.

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