Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Calimero Parabellum

jour de lecture

Les Onze, Michon

17 Janvier 2022 , Rédigé par Calimero Publié dans #Jour de lecture

Imaginons, vous êtes au Louvre. Imaginons. Vous avez admiré sans bien la comprendre la Victoire de Samothrace, avant de reprendre votre marche et de vous engouffrer dans les salles et l'allée où sont exposés les toiles de la peinture italienne. Della Francesca vous ennuie. Giotto vous parle peu. Vous loupez le Saint-Jean-Baptiste de Léonard et La Mort de la Vierge de Caravage (n'ayez crainte, ils en sont habitués). Une révérence à la Joconde, le cul face aux Noces de Cana, blasphème rituel, et vous vous laissez porter vers la peinture française en ignorant le triumvirat vénitien. Devant Géricault, vous croisez un homme, ou une femme, hagard, perdu, cherchant désespérément une toile. La personne alpague un gardien et vous vous approchez pour entendre, parce que vous avez la curiosité des hommes plus que celle des arts. "Les Onze, de François-Élie Corentin, c'est où ? " Le gardien sourit. "Nulle part ! Cette toile n'existe pas..." Le désespoir, ou la honte, voile le visage du demandeur. Vous souriez. Chercher une Toile qui n'existe pas ! Quel étrange passe-temps.

Ce que vous ignorez, c'est que la personne a lu un livre qui l'a trompé, un livre consacré à cette Toile. Les Onze de Pierre Michon, ou l'ekphrasis d'une toile imaginée, représentant les onze du Comité de salut public, ce Comité qui a ensanglanté la France. Et l'a sauvée. Le livre raconte l'élaboration de cette Toile, comment elle a été commandée et exécutée. Et la biographie de son auteur, François-Élie Corentin, comment il a grandi dans l'ombre de David puis désigné pour immortaliser ces onze hommes. Onze qui ont changé la face du monde au moment où l'Europe est contre la France, et la France contre Paris. Avec la liberté comme trésor, la liberté comme bien commun, survivant entre les mains de ces onze hommes. Un bien qui ressemble à une malédiction. Massacres de septembre, loi des suspects, baignoire nationale. Onze hommes qui sont le bien, qui sont le mal. Grands et terribles. Et Corentin avec la tâche impossible de les contenir tous, tels qu'ils sont, en une toile.

Après la lecture de ce livre, si vous n'envisagez pas une visite au Louvre sans un entretien avec Giotto et une station devant Saint-Jean-Baptiste indiquant du doigt le sens de la liberté, alors vous vous direz vous aussi que la plus belle toile que le Louvre possède n'a jamais été peinte.

Lire la suite

Les Raisins de la colère, Steinbeck

16 Janvier 2022 , Rédigé par Calimero Publié dans #Jour de lecture

 

Les Raisins de la colère, c'est d'abord une forme en contraste qui alterne longs et courts chapitres donne son rythme au roman. Des analyses macro, sur la politique, l’économie, et puis la vie de ceux qui subissent les foudres de ces lois qui les dépassent. La théorie livrée comme un uppercut, et la pratique étalée dans sa lenteur et son long cours mais qui n’en est pas moins violente. 
 
Le roman se divise en trois parties : l’état des lieux en Oklahoma, la fuite et la traversée du pays, et enfin la Californie. L’état des lieux est sans appel : plus rien à bouffer, des banques qui dévastent les maisons de ceux qu’elles ont expulsés, une terre et un climat que les habitants ne comprennent plus. C’est le cas de la famille Joad que retrouve le fils Tom après une peine de prison pour meurtre. Casy, le pasteur sans foi, et lui retrouvent la famille sur le point de déguerpir. Ils s’en vont et c’est l’enfer de la traversée. Un pays qui est le leur, mais qui ne veut pas d’eux. Du travail qu’on leur promet en Californie comme on promet le paradis après la vie ; les privations, la voiture qui fait des siennes, les autres familles sur le bord de la route, les flics des autres Etats qui ne veulent pas de ces vagabonds. Et puis la Californie et l’exploitation. Le travail rare, et sous-payé. 
 
La Californie... Ici abandonne tout espoir. Inutile de vouloir unifier la main d’œuvre pour réclamer plus. Ici, c’est être un rouge. Un putain de bolchévik ! Mieux vaut répandre la peste que ces idées de vie meilleure. Casy reprend goût à ses prêches pour motiver les hommes épuisés. Tom l'ecoutera et deviendra autre chose, comme un pur esprit. 
 
Et la mère, sans doute le personnage le plus bouleversant du roman, tient tête à tous les événements parce que le noyau de la famille, c’est elle. Parce que l’énergie de la survie, c’est elle. Parce que rien ni personne ne l’empêchera d’avancer jour après jour pour retrouver la dignité perdue. Saleté de Okies ! qu’on leur balance à la gueule. Saleté de migrants ! Mais sans doute sont-ce eux, les Joad, qui seuls se sont maintenus au rang d’homme.

 

Lire la suite