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Calimero Parabellum

politique

Contre l'esthétique de la trouille

17 Octobre 2019 , Rédigé par Samy Baaroun Publié dans #Politique

Contre l'esthétique de la trouille

Gradus ad bellum. La guerre est déclarée, le point de non-retour franchi. Nous, français dessouchés, sommes donc l’ennemi intime. La race à abattre. Avant, un soupçon d’espoir nous laissait envisager que le délire serait passager. Et cet espoir nous tenait tranquilles, disciplinés, pacifiques. Mais la crise est réelle, le Rubicon traversé, et après lui tout espoir abandonné. Cette armée sans César qui marche vers nous ne cache plus ses intentions. Toute djellabah cache une Kalash, voilà leur certitude. Ils le disent, le crient, l’assènent. Il nous faut montrer patte blanche, cracher sur la tradition de nos pères, renier la culture de nos ancêtres. Pas d’alternative. Celui d’entre nous qui s’y refuse est une menace, la menace un moujahid, et le moujahid un monstre. Le degré zéro de la race humaine. Leur désir qui n’est plus secret maintenant est de nous enterrer vivant. Tous. Toute notre génération. Indigènes de banlieue, fils d’immigrés, pour qui le statut de français non-citoyens, monstruosité juridique de l’époque coloniale, semble être un héritage. Nous nous sommes efforcés de contester. Avec calme, et politesse. De leur faire entendre raison. Mais pour quel résultat ? Nous nous sommes débattus. Violemment, parfois. Mais toujours vainement. Nous avons voulu prouver que nous aussi nous étions français, et n’étant pas préparé à devoir conduire cette démonstration, nous nous y sommes attelés avec maladresse, sans calcul, sans prudence, de manière franche, ouverte, impatiente, survoltée. Mais puisque nos efforts sont inutiles, et même contreproductifs, il ne nous reste plus qu’à nous résigner et nous soumettre à notre destinée, mektoub ou fatum, appelez ça comme vous voulez, et de répondre aux coups par les coups.

 

Comprenez-nous bien maintenant ! Nous ne sommes pas les paillassons de vos instincts froussards, et n’avons pas vocation à le devenir. Vous voulez la guerre civile, et bien vous l’aurez. Mais pas celle que vous croyez. Parce que nos armes à nous, ce sont les mots ! Vous, vous n’en avez qu’un. Un seul, qui façonne toutes vos pensées, vos paroles, vos visions : remplacement. L'idée qu'un homme ou un peuple est assigné à une place et que cette place puisse lui être volée, que cet homme ou ce peuple puisse être remplacé. La place d’un peuple, parlons-en ! Les peuples ne se remplacent pas les uns les autres, ils cohabitent ou s’entrechoquent, mais il n’y a ni place attitrée, ni place à prendre. Et quant à la place d’un homme, chacun sait qu’il arrive sur cette terre sans place attribuée, et là est son malheur. La souffrance de la vie d’un homme est d’être jetée dans une réalité qui n’a pas prévu de place pour lui, et cette place il devra la façonner lui-même, par la force de sa volonté. Par le travail, par son métier, grâce auquel il fondera une famille, source de son bonheur. Et si certains aujourd’hui n’ont pas cette place, si certains souffrent, c’est parce que ce métier, ce travail libérateur ne leur est plus accordé. Les circonstances économiques et politiques les en empêchent. Et de cette souffrance, de cette place qu’on leur refuse de construire, des prestidigitateurs de la pensée en font la matière d’une théorie qui tient du merveilleux. Une théorie qui évoque un âge d’or, un jardin d’eden, où l’homme aurait eu une place faite pour lui, qui lui préexistait. Une place qu’il pouvait occuper de sa naissance jusqu’à sa mort, dans un bonheur imperturbable et constant. Cet âge d’or, nous le connaissons. C’est celui du serf et de la glèbe, de l’esclave enchainé à un bout de terre comme le délinquant au radiateur. Ils sont prêts à tout pour revenir au temps béni de l’esclavage, quel qu’en soit la forme. Un homme à sa place, une place pour un homme, rien de plus. A chaque couleur de peau son block : formule de leur conception concentrationnaire du monde. Tous concentrés en un endroit défini, selon notre religion et notre couleur, dans lequel l’autre n’est toléré que s’il est comme l’un.

 

Les concentrationnistes ont le monopole des médias. Ils sont les héros de la série la plus regardée de France, la série Chaine Info en Continue, dont ils sont les scénaristes et les acteurs. Cette série où face caméra, aux heures de grande écoute, ils jouent la complainte du martyr, et pleurent d’être ostracisés et haïs. L’esthétique de la trouille a produit son œuvre la plus aboutie, et elle est dans tous les foyers. Toute la France devant son écran pour suivre chaque épisode. Mais la fiction où ils se mettent en scène ne trompe pas. Elle prouve qu’ils sont en marche, et en passe de gagner la bataille des idées. Ils ont fait de la peur l’atmosphère dans laquelle nous respirons tous. Et leur solution, le but que les héros de Chaine Info en Continue cherchent à atteindre d’épisode en épisode, c’est la sécurité à tout prix. Ils conçoivent la nation comme un baraquement. Que l’homme soit un animal historique, un être de temps, les dérange ! Ils refusent le temps, et l’Histoire. D’où la forme sérielle et sa répétition. D’où leur haine de l’historien. Ils leur substituent le conte, le merveilleux. Après que le romancier ait été prié de ne plus mélanger ses fictions à l’Histoire, l’historien du XIXème a fait le chemin inverse et plongé l’Histoire dans le Styx de la fiction. Et c’est cette tradition magique de la science sociale que les conspirationnistes s’attachent à ressusciter. Plutôt Esope que Thucydide, Phèdre que Tite-Live. Ils racontent le loup barbu qui mange le petit chaperon blanc. Le roi Maure qui viole la virginale peau d’âne. Il condamne l’identité qui contient la différence, qui rend visible la différence. Ils veulent exclure toute différence, et standardiser pour faire du citoyen une figurine, un stormtrooper. Ils préfèrent le mythe à l’Histoire, refusent le mouvement, l’évolution, la vie organique, et s’imaginent la possibilité d’un Procuste couronné. Ils veulent que tout converge vers un centre et que rien n’en déborde. Un centre, une place, un espace circonscrit, délimité par des colonnes d’Hercule. Par ce qu’en dehors, c’est l’inconnu, le danger, le risque. Ils en ont la frousse de ce dehors. Et leur esthétique, toute empreinte de cette trouille, en est le robinet. Des romans et des films où ils décrivent ce monde du dehors effrayant, ce monde qu’il fuit, ce monde où un président musulman arrive au pouvoir pour islamiser la France, où un réfugié sri-lankais est chargé de nettoyer la racaille de cité, où beau-papa s’attache à son gendre bougnoule s’il boit du vin, mange du saucisson, célèbre la messe, chante la marseillaise, et surtout, surtout, se charge de cogner le cerveau sans capuche, ce barbare de banlieue. Le bougnoule est intégré s’il assume le rôle de karcher, voilà le prix. Mais tout cela n’est plus tolérable. 

 

Concentrationnistes, écoutez-nous bien. Nous ne serons jamais les esclaves de cette trouille romancisée. Nous allons et nous venons sans laisse au cou, ni chaîne aux pieds. Nous choisissons nous-mêmes nos propres déterminations, voile ou cheveux au vent, barbe ou moustache, babouch ou mocassin. Personne dorénavant ne nous les imposera. Nous ne sommes plus en France hurlez-vous, et bien nous, nous y sommes. Sans hymne ni drapeau pour le prouver. Seul le peuple s’institue, et nos institutions, ce sont aussi les parkings éclairés par  les sirènes bleues, les cages d'escalier blanchies par les néons, l'enseigne rouge du bistrot poussiéreux. La France nous appartient et nous appartenons à la France. Concentrationnistes, nous élaborons la formule de votre défaite, et bientôt nous abattrons sur vous une autre espèce de langage.

 
 
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